Subprimes, gestion du risque et avidité



 
Réflexion financière et économique / Septembre 2008

Lors de l’affaire Kerviel il y a quelques mois, nous avions abordé ce problème qui éclate aujourd’hui.

Le problème actuel des faillites en cascade dues à des investissements risqués dans les couvertures de crédit (ce qu’on appelle les subprimes) est causé en premier lieu par l’avidité, la recherche de plus-values rapides et faciles sur lesquelles les banquiers du monde entier, ou presque, se sont rués ces dernières années, sans d’ailleurs parfois bien connaître le risque et les mécanismes de ces instruments financiers très sophistiqués dont le contenu n’était souvent pas clair aux acheteurs eux-mêmes.

Il est hallucinant de voir que des gens qui ont sacrifié des entreprises, des pans entiers de l’économie occidentale, des individus qui ont mis en difficulté des nations comme les États-Unis, le Bénélux ou la France (pays qui maintenant consacrent une part très importante de leur budget à sauver ces entreprises en rachetant à coup de centaines de milliards des instruments financiers qui ne valent plus rien afin de soulager la dette de ces entreprises qui sinon n’y survivraient pas) ne sont nullement inquiétés par les autorités judiciaires.

Les gens qui ont pris les décisions exorbitantes et beaucoup trop risquées (surtout pour des banquiers) d’investir des sommes colossales sur des instruments financiers extrêmement volatiles (et dont la valeur peut très facilement tomber à zéro, comme on l’a vu), non seulement ont fait des fautes professionnelles mais aussi des fautes contre l’État puisque leur propre pays est mis en difficulté et son budget très sévèrement déséquilibré à cause de leurs agissements. Un troisième plan étant littéralement le plan de la finance mondiale mise en danger par cette crise parce qu’il y a des répercussions évidentes sur l’économie réelle, sur les flux financiers qui sont complètement taris, notamment les flux de crédit, aucune banque n’osant plus prêter à une autre par méfiance qu’elle soit déclarée en faillite le lendemain.

Donc, en fait, l’économie mondiale est très nettement ralentie par les conséquences des agissements d’une cinquantaine de banquiers au niveau mondial ; et ces gens-là qui ont donc saboté leur entreprise, mis en difficulté les finances publiques de leur nation et mis en danger de mort réelle l’économie mondiale (l’avenir dira si on va s’en sortir), ne sont nullement inquiétés par aucune juridiction, ni celle de leur pays, ni internationale.

Cela est époustouflant !!!

Quelqu’un qui nuit à une entreprise, par exemple un mauvais gestionnaire, se voit condamné parfois à faire de la prison, à verser des amendes pour mauvaise gestion, et évidemment à l’interdiction d’exercer son métier pour une période plus ou moins longue, voire à vie, pour simplement des fautes qui ont coûté parfois moins de vingt mille euros à l’entreprise ou à ses fournisseurs. Les fournisseurs s’assoient parfois sur une ardoise de vingt à vingt-cinq mille euros et le gérant de l’entreprise est poursuivi en justice pour mauvaise gestion, écope de la prison avec sursis ou fermement si c’est la deuxième fois, et de plus est amené à sortir de sa poche pas mal d’argent pour rembourser les dettes sur son compte propre.

Il est étonnant que des gens qui ont laissé derrière eux, par mauvaise gestion, la bagatelle de 700 milliards de dollars aux États-Unis (pour l’instant puisque ce n’est certainement pas terminé), qui ont fait des fautes professionnelles réellement graves dont les conséquences sont inouïes pour leur nation et pour l’économie mondiale, s’en sortent très bien, touchent des salaires mirifiques, touchent également chaque fin d’année des primes encore plus mirifiques qui multiplient par cinq ou dix leur salaire et, ensuite, s’ils sont limogés, par manque de résultats satisfaisants, et ce sera probablement le cas pour beaucoup, reçoivent au moment de leur départ des parachutes dorés qui correspondent à dix ou quinze ans de salaire avec primes. Ce sont des récompenses qu’on a vu récemment décernées aux plus mauvais acteurs de l’économie nationale et mondiale.

On n’a jamais vu de plan d’aide à l’économie privée aussi énorme dans toute l’histoire des États-Unis. C’est de l’argent perdu, totalement perdu pour le contribuable puisque l’État rachète des créances qui ne valent plus rien, et qui ne vaudront jamais plus rien puisque les ménages qui ont emprunté sont insolvables et la valeur de ces instruments financiers est nulle et ne variera plus.

Ce qui est étonnant, c’est que ce problème d’avidité excessive ne soit pas traité dès la formation des financiers : dès l’université ou les grandes écoles qui vont former ces cadres de la finance mondiale.

En fait, la première formation venue au trading ou le premier livre de 25 euros traitant du trading pour les particuliers, place immédiatement ce problème dans les premiers chapitres et y consacre de longues pages. En effet, c’est l’avidité qui fait perdre aux boursicoteurs tous leurs avoirs ou les économies de leur famille car ils en veulent trop, ils prennent des positions trop importantes et lorsqu’elles se retournent contre eux vident complètement leur compte-titres et tout l’argent qu’ils avaient mis dessus, voire même un peu plus s’ils ont utilisé des produits à effet de levier, des produits dérivés.

Donc, cette même prudence qui est prêchée partout sur tous les forums ayant trait au trading (c’est-à-dire au boursicotage des particuliers sur internet) n’est apparemment pas du tout enseignée, ni même suggérée dans les grandes formations diplômantes qui mènent aux plus hautes responsabilités dans la finance internationale.

En effet, ces financiers de haut vol qui ont perdu globalement et collectivement des centaines de milliards de dollars, l’on fait exactement de la même manière que le boursicoteur qui vide son compte d’épargne ou son compte-titres à cause de quelques erreurs et de quelques transactions ratées sur lesquelles il avait trop misé.

Ces financiers ont littéralement rempli les coffres de leurs entreprises de produits dérivés extrêmement volatiles et donc dangereux sans du tout en surveiller l’évolution (puisqu’ils auraient bien pu s’en débarrasser, la crise des subprimes durant maintenant depuis quinze mois). Il semble qu’il y ait une lacune énorme dans les formations en management actuelles de ces financiers, qui ne tiennent pas compte de cet aspect psychologique de la finance, qui est le plus important.

Il est beaucoup plus important de maîtriser sa propre avidité que de pouvoir concevoir des produits extrêmement sophistiqués. Ils ont pu concevoir ces produits et cela les a ruiné. Donc, ce qui était le plus important pour faire de l’argent ou au moins  protéger l’entreprise, la nation et la finance mondiale, ce n’était pas de savoir élaborer des produits structurés extrêmement complexes basés sur le crédit ou d’autres sous-jacents financiers, mais de maîtriser sa propre peur, sa propre avidité (et cela est expliqué dans n’importe quel livre sur le trading et la psychologie des marchés financiers sur amazon.com).

Si on respecte des critères de gestion du risque prudents, on ne va peut-être pas devenir millionnaire en six mois mais on ne risque jamais d’être ruiné. On peut avoir des mauvaises périodes où l’on perd mais on perd des sommes raisonnables qui permettent toujours au compte-titres de fonctionner. Cela est la B. A. BA du trading enseigné aux particuliers.

Alors, soit cette base élémentaire n’est pas enseignée aux financiers, soit ils la transgressent par avidité. Je pense qu’ils le savent pertinemment : ils ont eu toutes les informations dans leur parcours de formation leur permettant de comprendre, de saisir et de maîtriser le fonctionnement de ces produits. Mais il y a une lacune énorme, c’est qu’on a laissé des enfants inconscients de leur avidité jouer avec des bombes à retardement extrêmement sophistiquées qu’ils avaient eux-mêmes conçues, donc ils en connaissaient parfaitement le rouage, le mécanisme, et le risque potentiel ; simplement l’avidité rend aveugle.

Ce manque de formation psychologique sur la connaissance de soi, me semble être une lacune. Ces réactions tout à fait humaines, si on les ignore, peuvent devenir catastrophiques et détruire la planète. Si on se laisse hypnotiser par cette séduction ou cette panique, on en vient à prendre des décisions qui sont extrêmement graves et dont les conséquences peuvent littéralement balayer toute l’économie mondiale en quelques mois comme on est en train de le voir en ce moment. Il serait urgent d’intégrer ces notions de psychologie de l’être humain face aux marchés financiers dans les formations.

Les seuls banques qui ont simplement géré le risque, de manière cohérente en faisant preuve de professionnalisme, tirent leur épingle du jeu : elles sont maintenant en position forte sur leur métier, débarrassées d’une partie de leur concurrence et capables d’effectuer des acquisitions bon marché.
Retour